Daniella Bastien : "Quand on parle de 'marker', on parle aussi de sorcellerie"

Avec “Pran Nesans”, Daniella Bastien nous plonge au cœur d’une pratique mauricienne, “la marque”. Est-ce un don, de la sorcellerie ou une croyance ? La réalisatrice nous explique l’essence de son film.

Daniella Bastien, réalisatrice de "Pran Nesans"

© Karen Pang - Daniella Bastien

En 2017, Daniella Bastien réalise son premier film, “Pran Nesans”, dans lequel elle parle d’un sujet “épineux : la perte de notre culture. J’aborde quelque chose que beaucoup ne savent pas : le marker”.

Propos recueillis par Céline Latchimy-Irissin.

OI>Film : “Le marke”, c’est quoi ?

Quand un bébé est malade (verrues, eczéma...) et que la médecine normale n’arrive pas à le guérir, on l’emmène chez quelqu’un qui va “marker”. On marque avec l’aiguille, les coques de riz. Il y en a qui y croient et il y en a d'autres qui n’y croient pas. Certains disent que c’est un don. J’ai interviewé différentes personnes, avec différents points de vue, pour pouvoir les mettre en perspective.

OI>Film : “Pran Nesans”, pourquoi ce titre ?

Dans l’un de ses textes, Francky Lauret, un poète réunionnais que j’adore, dit : “ne pas perdre la langue où l’on vit et la terre où l’on parle”, en créole réunionnais. Et en fait, c’est ça. Le fait de connaître de plus en plus ce qu’il se passe dans notre culture, ça fait qu’on prend naissance dans sa culture, avec de nouvelles connaissances. C’est une réincarnation.

OI>Film : Dans le film, chacun témoigne de façon anonyme comme s’il n’ose pas en parler publiquement...

Aujourd’hui quand on parle de “marker”, on parle aussi de sorcellerie. Les personnes ont peur qu’on leur dise ‘lui c’est un tisaneur !’ Même si c’était couramment utilisé, et encore maintenant car il y a des personnes qui emmènent leurs enfants à se faire marquer, cela se pratique dans le secret des maisons. Personne ne voulait dévoiler son visage.

image extraite du film documentaire "Pran Nesans" de Daniella Bastien

Image extraite du film

OI>Film : Au fil du temps, les pratiques traditionnelles ont tendance à disparaître. Qu’en est-il aujourd’hui selon vous ?

Je pense que tout ce qui relève de ce qui s’appelle la pharmacopée traditionnelle, ne va jamais disparaître car il y aura toujours quelqu’un qui va garder en mémoire ce lien. Et si la marque est amenée à disparaître des pratiques quotidiennes, cela ne doit pas disparaître dans les mémoires.

Les choses sont en train d’évoluer. Depuis 2012, on enseigne le créole mauricien à l’école. Dans les manuels scolaires de créole mauricien, il y a toutes ces choses que l'on n'apprend pas forcément dans les autres livres. Il y a donc toute une génération qui sera un peu plus éclairée. Je crois que c’est à travers l’enseignement à l’école que l’on va permettre aux jeunes de prendre naissance dans leur culture.

OI>Film : Des projets en cours ?

“Pran Nesans” prendra la forme d’une trilogie. Je travaille sur mon deuxième film documentaire qui va parler de toutes ces femmes qui se sont fait agresser dans les champs de cannes pendant l’engagisme. Ce film, ce sera pour stopper les traumatismes car ils se transmettent de génération en génération.

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