"Les larmes de la rivière piment" : Luc Bongrand prépare un troisième volet

À l’occasion de la sortie des deux épisodes du documentaire “Les larmes de la rivière piment” sur OI>Film, nous avons posé quelques questions à son réalisateur, Luc Bongrand.

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Interview réalisée par Céline Latchimy-Irissin.

Luc Bongrand a accepté de se remémorer la construction des deux épisodes de son film "Les larmes de la rivière piment". Leur production, l’histoire du tournage… Le réalisateur nous en dit un peu plus sur son documentaire.

OI>Film : Pouvez-vous vous présenter, nous parler de votre parcours dans le cinéma ?

J’ai rencontré le cinéma lorsque j’étais enfant. Je me suis retrouvé comme gamin sur des plateaux de photo, de cinéma et découvert très tôt la magie des lumières. J’ai beaucoup voyagé très jeune. Ensuite, après avoir bouclé mes études, j’ai décliné au pas de course pas mal de métiers comme prof d’économie, galeriste, journaliste, ferrailleur dans une multinationale aux USA. C’est là, au Texas, qu’un jour j’ai démissionné et frappé à la porte de la Warner-Amex pour avoir du matériel. J’ai commencé à tourner seul, à Dallas, un documentaire en apprenant tout à chaque pas, en faisant tout : caméra, interview, montage, mixage… "l’école du caniveau" si l’on peut dire ! Cette sensation de liberté et de décryptage du monde à travers un œilleton, le poids d’une caméra sur l’épaule m’ont définitivement accroché au métier. "Big D Big Dollars" (on appelle Dallas "Big D"), un film d’une heure, est né ; qui n’était pas mon premier film puisqu’un an plus tôt, j’avais réalisé un autre film : "Malaise chez les cols blancs" dont j’ai perdu la trace.

Rentré à Paris, j’ai fait un passage à France Culture en faisant un premier "Ateliers de Création Radiophonique" : "Dallas 1984", pour faire vivre toutes mes bandes sons texanes. Ensuite, j’ai écrit mon premier scénario de fiction, un court métrage, qui est passé au CNC du premier coup : une bonne surprise. C’était "Patience dans l’Azur", un 13 minutes en 35 mm, un hommage à un auteur surréaliste inconnu, Raymond Roussel. Le deuxième, autobiographique,était un plan séquence assez osé de 11 minutes : "Retour de Kyoto". Le troisième, “L’ère du Verseau” durait 15 minutes ; c'est un film gracieux et dansant autour d’une question d’astronomie épineuse. Et comme disent les peintres, cette période de courts se conclut par "La Harpiste de l’Opéra", un 20 minutes en 35 mm sur le merveilleuxCasanova, Chevalier de Seingalt, un film en costume ! 

Puis j’ai tenté un long métrage, lui aussi osé pour un premier : "Marie D’Egypte" sur les premiers temps du christianisme et, sans doute, sexe et religion ont-ils fait un peu peur aux producteurs… C’est alors qu’a commencé une période de documentaires très fertile et j’ai enchaîné des films sur des sujets aussi variés que l’histoire grecque à travers la musique populaire : "Nuit sans Lune" , la période parisienne de Henry Miller "Paris-Miller Aller-Retour". Sans oublier à La Réunion : "Ligne Paradis", "Pic Nic chemin Volcan", "L’Embrasseur de nuages", "Affinités Métisses", "Sous les fleurs du talipot", "Rendez-vous avec Vénus" … 

OI>Film : “Les larmes de la rivière piment” parle de la Sakay. Pourquoi ce sujet ? 

J’ai fait pas mal de choses sur La Réunion qui est une île que j’adore parcourir. À chacun de mes voyages, j’entendais parler de cette histoire-là, et que la relation entre Madagascar et La Réunion en était altérée.

Avec un ami proche, Christophe David, qui vit à La Réunion et qui m’assistait sur les films que nous y faisions, la "Sakay" revenait à chaque fois dans nos conversations, on parlait de plus en plus de ça. Un jour on s’est décidé à aller repérer à la Sakay. On arrive sur place, pour prendre le pouls et on est très bien reçu par l’ancien maire. Des gens viennent à nous, s’intéressent et on comprend qu’ils sont vraiment nostalgiques de cette période-là. On comprend qu’ils ne sont pas du tout anti-réunionnais et qu’ils sont contents d’être associés, eux ou leurs parents, à cette aventure ambitieuse, peu ordinaire. La découverte de ce point de vue malgache, en contradiction avec ce que nous entendions à la Réunion nous a incité à en savoir plus. 

Vous savez, je ne m’intéresse qu’aux sujets qui viennent à moi, avec lesquels j’arrive à trouver une correspondance avec une chose très intime en moi. Il faut que le sujet,après exploration, macération, permette d’exprimer des choses. Alors la volonté de faire se met en route. La Sakay faisait de multiples petits "toc-toc" à la porte de mon imaginaire et après l’avoir laisser mijoter, j’ai dû trouver cette relation dont je viens de parler et j’ai fait l’hypothèse que ce sujet permettait de balancer les opinions, de ne pas trancher, d’exposer les vérités des uns et des autres.

Petit à petit, on a commencé à se documenter et il n’y avait pas grand chose sur le sujet. Avec Christophe, on a beaucoup repéré, lu et parti à La Réunion et à Madagascar. Cette phase s’apparente vraiment à un travaild’enquête approfondie.

Luc Bongrand réalisateur de "les larmes de la rivière piment", entouré de personnes

OI>Film : Le documentaire est sous forme d’épisodes. Pourquoi avoir choisi cette structure ? 

Au tournage, la matière a été riche. Il y avait plusieurs phases historiques : celle euphorique de la "Terre Promise" jusqu’à l’indépendance, et celle du repli et de la survie jusqu'au départ des colons en 77 : "Terre Brûlée". Je voyais bien dans la structuration historique, qu’il y avait déjà deux volets. 

Sur un tournage, il faut savoir prendre des chemins parallèles et laisser la place aux  surprises, bonnes (regards, lumières, sites) ou mauvaises (obstacles administratifs, économiques, humains) et savoir les intégrer à la dramaturgie. J’ai ramené une belle matière, et il y avait beaucoup de rushes qu’un format de 52 minutes ne pouvait pas contenir.

OI>Film : Comment le film a été produit ? Il y a-t-il eu des aides, des difficultés rencontrées ?

On a mis du temps à faire ce film car il y avait des susceptibilités sur ce sujet. Il y avait des envies et des tentatives qui avaient avorté. On a eu du mal et il y avait des résistances, certains semblaient craindre une révélation gênante, voire scandaleuse. Il y avait une subvention du ministère de l’Outre-mer à la clef car notre projet avait été sélectionné. C’était une subvention assez consistante par rapport aux budgets souvent maigre du "documentaire d’auteur". Une semaine avant la signature, notre productrice Anne Marie La Toison a reçu un coup de fil du cabinet de la Ministre disant qu’elle opposait son veto à ce qu’on parle de cette affaire-là. On a quand même réussi à monter le financement grâce a notre courageuse et engagée productrice, qui a su accompagner cette aventure jusqu’au bout. 

Mais le sujet était encore chaud, les braises n’étaient pas encore éteintes et on a eu du mal, y compris du côté malgache. Pour l’anecdote, au milieu de tournage, nous avions interdiction de filmer, même à 20 km de Babetville, l’épicentre de la Sakay. J’ai dû abandonner le terrain et faire plusieurs fois le siège dubureau de la Ministre de la Culture à Tananarive pour rétablir la situation et stopper un ordre de saisi de notre matériel et de nos rushes qui avait déjà été lancé. Et si je n’avais pas dupliqué les rushes en deux lots identiques avant de quitter le pays, nous serions arrivés à La Réunion bredouilles.

OI>Film : Le documentaire est composé de deux épisodes. Il y en aura-t-il un troisième ?

Nous profitons du confinement pour remettre la matière sur le métier. Le sujet est là : la passion entretenue par des enfants qui sont nés là-bas, et qui ont envie de revenir et qui passent à l’acte. Certains se réinstallent, rachètent des terres, apportent du matériel agricole lourd. Ce n’est pas facile, le contexte n’est plus celui de la colonisation, mais les bonnes volontés s’accordent. Certains réussissent, d’autres échouent. Rendre compte de ce phénomène de retour, accompagner des Réunionnais qui revisitent la sakay 50 ans après leur départ dans la panique, comprendre les angoisses et les attentes des malgaches à ce retour : tel est le cœur du sujet. Une partie de la matière existe déjà, il faut l’actualiser et donc retourner à la Sakay et compléter par un plan de tournage ambitieux que nous sommes en train d’élaborer. Le titre en sera : "L’éternel retour".

 

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