La vieille dame qui ne souriait plus : “dans ce conte, Noël ce n’est pas que le 25, c'est toute la vie”

À l’occasion de la sortie de “La vieille dame qui ne souriait plus” sur notre plateforme, on a interviewé son réalisateur, Guillaume Levil. Dix ans après avoir tourné ce conte provençal, il a accepté de revenir sur la trame de l’histoire, la production, la décoration…

levil noel 1170

"La vieille dame qui ne souriait plus" est un conte de Noël provençal, réalisé par Guillaume Levil. Sorti en 2010, cette fiction aborde de nombreux thèmes comme la liberté, la vieillesse, l’enfance et le bonheur. Dix ans plus tard, le cinéaste revient sur son film.

201907 nouveau bouton voir le film 375 c

Interview réalisée par Céline Latchimy-Irissin.

OI>Film : De quoi parle ton film ?

La vieille dame qui ne souriait plus est un conte provençal. Il ne faut pas s’attendre à trouver des mitraillettes et du sexe. Je le dis car aujourd’hui les gens s’attendent à voir du sexe et des mitraillettes mais il n’y en a pas dans ce film. Par contre, comme c’est un conte, il y aura plein de couleurs. C’est un conte provençal de Noël : on sera donc vraiment dans l’idée que Noël peut nous surprendre à chaque tournant de la route, et que Noël est prégnant à n’importe quel moment de l’année. Noël, dans ce conte-là, ce n’est pas que le 25 décembre : c’est toute la vie. 

Finalement, il faut se rappeler ce que c’est que Noël. Noël, on ne sait pas trop ce que c’est. Il y en a qui pensent que c’est une fête religieuse parce que c’est la naissance de Jésus mais il faut désacraliser le truc. Quand on fête Noël, ce qu’on fête, c’est presque plus la fin d’une année que le début de la vie de Jésus. C’est un peu ça “La vieille dame qui ne souriait plus” : c’est célébrer Noël, mais pas comme la naissance de Jésus, mais plutôt comme l’amour que l’on porte pour sa famille, les cadeaux que l’on apporte... C’est la joie.

OI>Film : Quels thèmes peut-on retrouver dans ce conte ? On a l’impression d’y déceler une certaine morale, comme profiter de l’instant présent...

Je laisserai les spectateurs trouver leur propre morale mais c’est vrai qu’il y a quelque chose que je ressens. La vie, tout le monde est au courant qu’elle est courte. Il y a un conte très connu où c’est l’histoire de quelqu’un qui achète des pommes. Elles sont tellement belles qu’il ne les mangent pas tout de suite et elles pourrissent. Moi, c’est comme ça que je vois la vie : il vaut mieux manger les pommes avant qu’elle pourrisse. Ça a l’air carpe diem, mais pas tout à fait. Il faut agir de manière raisonnée, étant donné que chaque chose que tu fais a des répercussions. Quand tu manges une pomme, le lendemain tu en auras plus. C’est donc un carpe diem raisonné qui n’est pas trop en phase avec notre société actuelle. J’ai l’impression que le côté de profiter du jour présent de manière raisonnable, c’est quelque chose qui doit revenir à notre esprit et c’est bien que les gens regardent la vieille dame qui ne souriait plus, peut-être qu’ils vont un peu plus manger la pomme rouge avant qu’elle ne pourrisse. Après c’est vrai que c’est la morale principale.

Après, pour profiter, tant qu’on n’est pas libre au moins dans son cerveau, ça va être difficile de profiter de l’instant présent. C’est ce que dit le film. C’est un film avec plein de couleurs, ce n’est pas la peine de les dé-saturer ces couleurs. Pourquoi ce ne serait pas ça, la vision de la vie, des choses avec des couleurs ? J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de films qui sont quasiment en noir et blanc de nos jours, pour signifier que la réalité est un peu en noir et blanc. Moi, je ne suis pas d’accord. Je dis qu’il faut mettre des couleurs de partout, même si ce n’est pas réaliste. Ce n’est pas parce que ce n’est pas réaliste dans l’image que ça ne l’est pas dans l’esprit.

Affiche de "la vieille dame qui ne souriait plus"

OI>Film : Pourquoi un conte ? 

Pour deux raisons. Déjà, moi je ne suis pas un amoureux de la réalité. Je ne pense pas un jour faire un film qui ait l’apparence d’un documentaire social. Je trouve qu’il y a des gens qui font ça très bien, beaucoup mieux que ce que je pourrais faire. Moi je suis plus pour parler de la réalité de manière indirecte avec des couleurs, à la manière d’une fable car ça m’a toujours fait rêver. Je me souviens quand j’étais petit, je comprenais mieux les choses en voyant un film hyper naïf et rêvassé, plutôt que si on m’avait raconté le même type d’histoire et de morale, de manière directe et réaliste. Comme ça m’a marqué, c’est peut-être pour ça que j’ai envie de le faire à travers mes films. Je n’ai jamais fait un film réaliste. La deuxième raison c’est que j’ai besoin de naïveté. Cette naïveté me plaît car j’ai envie de désacraliser la vie. Ce n’est pas parce qu’on est naïf, que l’on manque de lucidité. 

OI>Film : Quand le film a été réalisé et comment a-t-il été accueilli dans les festivals ?

Il faut être clair : c’est un film qui a été fait il y a dix ans quand j’étais très jeune. C’est mon deuxième film, car le premier c’est “Oté”. Sauf que “Oté” a été produit, et “La vieille dame” ne l’a pas été. La vieille dame, personne n’en voulait, comme souvent quand on écrit un conte. Mais j’avais juste envie de faire ce film alors je l’ai quand même fait, avec les moyens du bord. Ce qui nous a coûté le plus cher, c'est la nourriture et le décor. La cheffe déco a vraiment fait des miracles, elle a fait de la récupération. Et puis, c’était mon premier film en numérique car “Oté” c’était en pellicule. Ce qui veut dire qu’on a travaillé en un temps record car on n’avait pas le temps de refaire dix fois les scènes. C’était le film dont tout le monde dans l’équipe avait envie mais que les grandes instances ne voulaient pas produire. C’est donc un film de jeunes et de débutants. Mais à la fois, comme c’est un film qui se fait rarement (c’est un conte provençal et les contes provençaux il n’y en a pas beaucoup, ça se produit peu), pour cette raison là et parce qu’il y a un brin de naïveté, il a fait des dizaines de festivals et il a eu plein de prix, surtout des prix du public. Parce que quand même, à l’intérieur il y a des défauts de manière générale, des défauts de jeunesse, et les professionnels le remarquent. Mais le public est à fond dans l’histoire et j'ai eu beaucoup de compliments. Pour l’époque, il a eu une très belle carrière en festivals.

photo selfie guillaume levil 1170

OI>Film : Avec le recul, comment regardes-tu le film ? 

Quand on accouche d’un bébé et qu’il boîte un peu, on va l’aimer quand même. On ne va pas le jeter dans la rue, on l’aime et on l’assume. Mais c’est vrai que si c’était à refaire aujourd’hui, et ça c’est vrai aussi pour un film que j’ai fait il y a 6 mois, le montage, la mise en scène, les conseils aux comédiens et au chef opérateur avec la cheffe déco, ne seraient pas pareil. Il n’y a rien que je ne ferai de la même manière, tout simplement parce que la vie change. Je ne ferai rien d’identique pour ce film sauf un truc assez réussi dans ce film et que je garderai : cette candeur. Je garderai cette candeur parce que je sais qu’on en a toujours besoin. Mais attention, une candeur lucide. 

OI>Film : Peux-tu nous parler du décor ?

Pour ce film, il y a eu un trio infernal qui a fonctionné. C'était la première fois qu’on travaillait ensemble. Il y avait Alexis Doaré, le chef opérateur, son chef électro, et Séverine Aubert, la cheffe déco. Séverine a créé le bar où il y a les bouteilles colorées, elle a peint les bouteilles elle-même… Le château dans lequel on a tourné, c’est un château qui est classé. Elle est allée voir le châtelain pour lui demander si on pouvait enlever les vitres, qui tenaient à peine car elles étaient installées depuis des années. Il a dit oui. Alors elle les a remplacées par du plexiglas cassé pour créer l’illusion que les ballons des enfants avaient cassé les fenêtres. Ensuite, quand on est parti, elle a tout remis en place. Le châtelain était heureux car les vitres tenaient mieux qu’avant. Elle était en lien avec le chef opérateur pour créer cette lumière et cette décoration. Les morceaux de verre  c’est du plexiglas car on met rarement du vrai verre car c’est dangereux, et bien elle les a cousu ensemble elle-même pour faire le filet. 

OI>Film : Comment s’est passé le tournage avec les enfants ? 

Avec les enfants, je ne peux pas dire que ce soit compliqué. Quand on fait le casting, on choisit le gamin qui est déjà dans le rôle. Je ne pense pas qu’un enfant joue vraiment la comédie, après peut-être qu’il y a des exceptions, mais moi je ne l’ai pas vécu. Pour moi, un enfant c’est juste le personnage. Pour “la vieille dame qui ne souriait plus”, de cette petite fille qu’on a choisit, émanait déjà la notion de conte j'ai envie de dire. En étant toute mignonne, naïve mais avec son petit caractère, elle était déjà dans les lignes du scénario. C’est souvent moins compliqué de tourner avec les enfants qu’avec les adultes car les adultes ont déjà un avis sur tout, et il est difficile de contourner l'ego (le mien comme celui qui joue). Alors que chez les enfants, l'ego n’est pas encore forgé. 

OI>Film : Concrètement, comment le film a été financé ? 

C’est un film auto-produit. On a fait ça grâce à des associations. Le budget est très bas c’est-à-dire qu'il n'y en a pas. Et comme dit précédemment, c’est vraiment grâce à l’équipe qui a passé des nuits blanches qu’on a pu faire ce film. À partir du moment où tu as une équipe motivée, tu peux faire un projet. Un projet ça ne se fait pas tout seul. Là, ce qui a généré de l’argent symbolique, c’est simplement des gens motivés. Il n’y a rien d'autre. Et pour l’époque, le rendu est pas mal. Ce qu’on voit à l’écran, c’est simplement des gens. À l’époque, le chef machino avait construit lui-même sa grue pour faire des mouvements en hauteur, la cheffe déco qui a tout construit elle-même… Tout le monde s’est donné sur ce film car ils y croyaient. Moi je me dis qu’à partir du moment où tu as fait un film, et même si personne n’en voulait c’est pas grave, mais que tu l’as fait et qu’il y a au moins deux personnes dans une salle un jour qui ont apprécié, et bien c’est réussi. Donc avec l’équipe, on est content d’avoir fait ce film.