"Vilaine Fille" : le monde intérieur turbulent d'un enfant maltraité

Ayce Kartal, jeune réalisateur de "Vilaine Fille" revient sur la genèse de son film d'animation primé aux César en 2019. Émouvant, poignant et d'une incroyable sensibilité, le court-métrage aborde la douloureuse thématique du viol collectif sur les enfants en Turquie. La force de "Vilaine fille" réside dans le fait qu'ici, l'auteur nous apporte le point de vue de l'enfant. Pour ce faire, Ayce Kartal, comme pour toutes ses œuvres, s'est littéralement plongé dans la peau du personnage qu'il a animé. Rencontre. 

Propos recueillis par Laurène Mazier 

Ayce Kartal, tout d'abord, pourriez-vous nous parler de votre parcours et de ce que vous faites actuellement ?
Je viens de Turquie et j'ai obtenu mon diplôme à l'Université d'Anadolu, Faculté des beaux-arts, Département d'animation. J'ai également étudié le cinéma en Australie et la réalisation de films à la New York Film Academy. J'essaie actuellement de terminer mon doctorat et en même temps, je travaille sur plusieurs projets de longs métrages d'animation. J'enseigne également l'animation en tant que professeur à temps partiel dans différentes universités.

Considérant la sensibilité et la poésie de "Vilaine Fille", on imagine d'abord que la personne qui a signé ce film est une femme. Avez-vous déjà pensé à cela ? Si oui, comment l'interprétez-vous ? 
Merci beaucoup d'avoir remarqué ce détail caché mais très important. Je pense que c'est l'un de mes talents. Quand je commence un nouveau projet, je fais d'abord une énorme recherche. Je fouille principalement des articles scientifiques, je vais dans des bibliothèques, j'essaie de trouver les personnes concernées et je parle avec elles. Après la recherche, je trouve beaucoup d'informations (c'est la partie analytique).

Ensuite, je commence à rechercher les sentiments du personnage, les sens de l'histoire. Cette partie est la partie la plus importante et la plus difficile. Vous devez faire preuve d'empathie avec vos personnages. Pour sympathiser avec votre personnage principal, vous devez vous oublier et vous plonger dans sa psychologie. Si vous ne pouvez pas vous rapprocher de votre personnage, il y aura une distance. Et cette distance sera ressentie par le public.

Ayce Kartal, jeune réalisateur de "Vilaine Fille" revient sur la génèse de son film d'animation  primé aux César en 2019. Émouvant, poignant et d'une incroyable sensibilité, le court-métrage aborde la douloureuse thématique du viol collectif sur les enfants en Turquie. La force de "Vilaine fille" réside dans le fait qu'ici, l'auteur nous apporte le point de vue de l'enfant. Pour ce faire, Ayce Kartal, comme pour toutes ses oeuvres, s'est littéralement plongé dans la peau du personnage qu'il a animé. Rencontre. 

Pour ressentir le personnage principal de ce film, j'ai essayé de me mettre à sa place. Parce que je possède encore un enfant intérieur. Je lui ai demandé ce qu'il ressentais après cet abus sexuel. Et mon enfant intérieur a commencé à raconter, j'ai commencé à dessiner. Or, la partie recherche analytique est très importante pour créer ce monde imaginaire.
Se mettre à la place d'une autre personne est l'une des parties très importantes d'un animateur. Un animateur doit observer, ressentir, traiter beaucoup plus que tout le monde. Parce que le mot racine de "anima" signifie âme. Si vous ne pouvez pas sentir l'âme de l'histoire, l'âme du personnage, vous ne pouvez pas créer une vie convaincante pour eux.

Je travaille toujours comme ça. Il y a quelques années, j'ai passé 27 jours en tant qu'aveugle. J'ai plié les yeux et n'ai jamais ouvert jusqu'à la fin des 27 jours. J'ai marché en tant qu'aveugle dans les rues. Je suis tombé plusieurs fois. Et après les 27 jours, quand j'ai ouvert les yeux, j'entendais tout, je ressentais tout. Je sentais le vent, ma sensation tactile a été considérablement améliorée mais mes yeux... Tout était flou, mon système d'équilibre était détruit. Et j'ai senti la lumière comme un couteau dans mes yeux. À cette époque, mon film parlait d'un garçon aveugle de 7 ans qui a subi une opération des yeux et il voyait sa mère et son père pour la première fois de sa vie.

Comment puis-je insuffler à un garçon aveugle des sensations et des actes si je ne sais pas ce qu'est être aveugle ? Quand je commence un film, je pars un zéro. Je ne suis pas un humain, je n'ai pas de sexe. Je ne suis qu'un observateur.

Ayce Kartal, jeune réalisateur de "Vilaine Fille" revient sur la génèse de son film d'animation  primé aux César en 2019. Émouvant, poignant et d'une incroyable sensibilité, le court-métrage aborde la douloureuse thématique du viol collectif sur les enfants en Turquie. La force de "Vilaine fille" réside dans le fait qu'ici, l'auteur nous apporte le point de vue de l'enfant. Pour ce faire, Ayce Kartal, comme pour toutes ses oeuvres, s'est littéralement plongé dans la peau du personnage qu'il a animé. Rencontre.  

Comment avez-vous réussi à aborder un sujet aussi lourd et à rester si léger à travers l'esthétique et le ton du film ?
Parce que pour un enfant le mot « lourd » est une perception très abstraite. Un enfant ne comprend pas et ne peut pas expliquer le côté subjectif de ce mot. C'est une perception mature, la réflexion d'un adulte. J'étais à la place d'une petite fille pendant que je créais cette histoire. C'était naturel, c'était un flux inhérent à la narration d'un enfant détruit psychologiquement. Je n'y ai pas trop réfléchi. Elle me l'a dit, j'ai écrit et dessiné.

Pourquoi avez-vous choisi de dessiner un sujet aussi sensible que le viol collectif d'un enfant ?
Au cours de ces années, le nombre de viols d'enfants a considérablement augmenté dans mon pays. J'ai commencé à réfléchir à pourquoi quelqu'un voudrait violer un enfant ? Quel en est le problème sous-jacent ? Quelles sont les couches sociologiques ? En bref, le tout premier point de départ a été de comprendre la psychologie des violeurs. Mais j'ai remarqué que personne n'a essayé d'expliquer le monde intérieur des enfants victimes d'abus sexuels (du point de vue d'un enfant). Parce qu'il y a peu d'informations sur les enfants maltraités mais il y a beaucoup de recherches sur les adultes abusés sexuellement. Parce qu'un enfant, lui-même, ne peut pas comprendre exactement ce qui est arrivé à son corps. Il ne peut donc pas dire exactement ce qu'il ressent. Et c'était mon point de départ. J'ai visité des départements de psychologie pédiatrique. J'ai essayé d'observer les enfants. J'ai vu leurs dessins. J'ai regardé leur langage corporel et j'ai décidé de plonger dans un petit corps violé et de l'écouter.

Ayce Kartal, jeune réalisateur de "Vilaine Fille" revient sur la génèse de son film d'animation  primé aux César en 2019. Émouvant, poignant et d'une incroyable sensibilité, le court-métrage aborde la douloureuse thématique du viol collectif sur les enfants en Turquie. La force de "Vilaine fille" réside dans le fait qu'ici, l'auteur nous apporte le point de vue de l'enfant. Pour ce faire, Ayce Kartal, comme pour toutes ses oeuvres, s'est littéralement plongé dans la peau du personnage qu'il a animé. Rencontre. 

Que vouliez-vous dire à travers cette histoire ?
J'ai essayé de montrer le monde intérieur turbulent d'un enfant maltraité, d'un point de vue enfantin.

Vous avez obtenu un César et de nombreuses récompenses, qu'est-ce qui a changé depuis pour vous ?
Avoir un César est une situation très honorifique, c'est énorme. Mais rien n'a changé dans ma vie. Je travaille toujours à ma façon et je continuerai à le faire.

Vos films précédents portent des sujets forts, pensez-vous que vous pourriez réaliser quelque chose de léger, voire drôle?
Quand je m'ennuie de ces sujets, je fais des journaux intimes animés. Comme passe-temps, je fais des animations drôles.

Quel sera le sujet de votre prochain film? Pensez-vous que vous allez faire un long métrage ?
Je travaille sur plusieurs histoires de longs métrages d'animation. Les histoires sont encore secrètes. Mais ils sont assez intéressants ! 

 

Voir la bande annonce de "Vilaine Fille" d'Ayce Kartal

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