"Il était temps de comprendre d'où je viens"

Hachimiya Ahamada fait partie de la diaspora comorienne installée en France. Originaire de Dunkerque, elle grandit dans le fantasme du pays de ses parents. Ce n'est qu'à l'âge adulte que la réalisatrice découvre cette Grande Comore qu'elle s'imagine tant. Du rêve à la réalité, Hachimiya a choisi le cinéma comme passerelle. Elle sera la première à tourner un film sur ses terres. "La Résidence Ylang Ylang", c'est l'histoire du fossé entre les populations qui restent, celles qui partent avec comme témoins, des maisons vides en attente de leurs propriétaires qui ne reviendront surement jamais. Un film sans phare, honnête et plein de sensiblité. Hachimiya Ahadama nous en dit plus. 

Produit par Aurora Films, La Résidence Ylang Ylang est votre premier court-métrage, vous êtes d’origine comorienne, née à Dunkerque, résidant aujourd’hui en Belgique. Tourner aux Comores, c’était une évidence pour vous ? Pourquoi ? 
Je voudrais préciser qu’avant La Résidence Ylang Ylang, j’avais réalisé à l’INSAS un film de fin d’étude s’intitulant Feu leur rêve. Ce film d’école est le point de départ de toute ma quête cinématographique. J’avais perdu mon père durant cette période-là et j’avais besoin d’évoquer même par ce petit film sa mémoire. Les Comores pour lui c’était la maison à construire dans son village natal. C’était toute sa vie. Ne pouvant tourner qu’à Dunkerque, j’avais travaillé les Comores sous une forme imaginaire. L’archipel y était introduit comme une image d’Epinal. Dans l’exil, il y a une certaine représentation qui est transmise au sein des familles de la diaspora comorienne. Pour en revenir à La "Résidence Ylang Ylang" c’est le contre-champ de mon film de fin d’étude et aussi un complément. Etant issue de la diaspora, j’avais envie de prendre le contre-pied de ce que je suis. Il était nécessaire pour moi de raconter les Comores d’une autre façon et à travers le regard d’un insulaire. 

 

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Djibril et son épouse ont perdu leur case dans les flammes, iront-ils dans la maison vide de son frère ?
Crédit Photo : Claire Mathon
 

Qu’avez-vous souhaité raconter à travers cette histoire ? 
Le vrai personnage principal du film est cette "Résidence Ylang Ylang". Elle est d’ailleurs incarnée à travers le chant à capella composée et interprétée par Nawal Mlanao dans le générique de début. Les Comores se résumaient aux rêves qu’avaient nos parents de construire une maison dans leur village natal. Ils se sont beaucoup sacrifiés pour voir leur rêve se concrétiser. Leur demeure prennent le temps d’être terminées. Elles restent pour la plupart inachevées. Parfois ce sont des maisons de vacances et parfois elles attendent indéfiniment leur propriétaire. Il y a l’idée du Mythe de l’Eternel Retour. Ces maisons font acte de présence pour cette diaspora absente dans leur village natal. J’ai voulu raconter cela à travers le regard de Djibril, la cinquantaine d’années, qui entretient de temps à autre la maison de son frère qui n’est jamais revenu de France. 

Vous avez connu Les Comores relativement tard (à 21 ans), quel impact est-ce que ça eu sur vous et sur votre cinéma ?
Je suis partie aux Comores pour la première fois à l’âge adulte. Ça a été une claque énorme mais il était temps d’y aller et de comprendre d’où je venais. J’avais une caméra avec moi et je filmais tout le temps tous nos déplacements. J’avais aussi effectué des lettres-vidéos. Les rencontres et les observations m’ont beaucoup inspiré pour le court métrage. En termes de cinéma ça a été au-delà de la quête identitaire. Ça a pris forme dans mon film suivant "l’Ivresse d’une Oasis" – film intimiste et peut-être engagée à la fois. 

La résidence Ylang Ylang existe-t-elle vraiment ? 
La Résidence Ylang Ylang du film est la voix de toutes ces maisons en attente de leurs propriétaires et parsemées surtout sur l’île de la Grande Comore. De manière universelle, je me suis rendue compte que ça concernait beaucoup de pays. 

Qu’est-ce que les « Je viens » et les « je reste » ? 
L’expression "Je viens" normalement est un terme péjoratif qui désigne la diaspora revenant au pays avec tous les comportements pour feindre une certaine réussite. À force d’entendre "je viens de Marseille", "je viens de Dunkerque" ou "je viens de Paris", l’expression "Je viens" est restée. A l’inverse il y a les « je reste ». 

 

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"La Résidence Ylang Ylang" parle de départ, de fossé, de ceux qui restent aux Comores...
Crédit photo : Claire Mathon
 

Votre film montre plusieurs scènes où les femmes ne sont pas admises (conseil du village, mosquée ...), un paradoxe pour une réalisatrice ... 
Il n’y a pas de démonstration en ce sens car ce n’est pas le propos du film. Comme je me focalise sur des personnages principaux hommes, je les suis dans leur univers. Et ces personnages viennent d’un milieu social précaire qu’on ne veut pas montrer. Mon regard était plus concentré sur les clivages sociaux entre les insulaires eux-mêmes et entre les insulaires et la diaspora. Ce que je peux juste dire c’est que cinématographiquement, lors du tournage, ces espaces ont été investis de manière mixte. Il est vrai que dans notre équipe, les chefs de poste n’étaient détenus que par des femmes et par le Cinéma, on a réussi à passer cette porte d’entrée. 

Présenté lors de la Semaine de la Critique internationale à Cannes en 2008, quel a été l’accueil réservé à La Résidence Ylang-Ylang ?
Un accueil vraiment chaleureux. Comme c’était mon premier film de fiction et que c’était inattendu, je n’avais pas réalisé au moment même. J’étais hyper timide et intimidée ! Je vivais l’instant présent. Ça a été une vraie porte ouverte pour d’autres festivals et d’autres rencontres dans différents pays.

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Hachimiya Ahamada a été la première réalisatrice a tourner un film en 35 mm à la Grande Comore. 
Crédit photo : Claire Mathon
 
 

Après ce court-métrage, vous avez réalisé un documentaire revenant sur les mêmes thématiques que La Résidence Ylang Ylang, pourriez-vous nous en parler ?
J’ai réalisé un documentaire long s’intitulant "l’Ivresse d’une Oasis" en 2011. C’est une lettre-filmée adressée à mon père en continuité de mon film de fin d’étude "Feu leur rêve". Sur chaque île de l’archipel, je prends la température du moment. Le film raconte le besoin inassouvi des insulaires à atteindre leur rêve. Ils s‘en vont pour mieux revenir ; toujours avec cette idée de construire la maison en dur. Or, les difficultés à atteindre ce rêve font que la maison idéale n’est que mirage. Des rêves qui finalement mettent les insulaires en transit quelque part : soit la France ou soit à Mayotte ou à la Réunion. Et ces fondations attendent... On traverse la Grande Comores, Anjouan, Mohéli et Mayotte. C’est un film de famille et en même temps un film qui évoque une frontière invisible qui s’est créée entre ces îles sœurs dont chacune recherche leur Oasis, mais à quel prix ? 

Quel est votre actualité ?
Pour le moment, je suis plus en phase d’écriture. Je développe deux projets complètement différents mais restant en écho avec la diaspora comorienne. Un projet de court-métrage de fiction "Zanatany". Un film qui plonge dans le passé de Majunga- trois jours de décembre 1976- et à travers le regard d’un relieur à la retraite. Puis enfin, un long-métrage de fiction "Maïssane ou le Cantique des Astres" qui avait été retravaillé à la Résidence d’Ecriture "Réunion Tout en Auteurs" organisée par Agence Film Réunion l’an dernier en 2018. J’y aborde le conflit intérieur d’une femme quarantenaire, seule, sans enfant et dont le long célibat pose question chez ses mères de cœur. 

 

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